C’est grâce à Henry Ferrier, grand peintre de notre Provence, qui sait si bien traduire la force et la beauté de nos Alpilles que j’ai connu ce poème de Marie Rouget, plus tard devenue Marie Noël.
Voici donc la chèvre de Marie Noël mais d’abord qui est Marie Noël :
Née à Auxerre dans une famille très cultivée mais peu religieuse, Marie Rouget resta célibataire et s’éloigna très peu de sa ville natale. Sa vie ne fut pas si lisse pour autant : un amour de jeunesse déçu (et l’attente d’un grand amour qui ne viendra jamais), la mort de son jeune frère un lendemain de Noël (d’où elle prit son pseudonyme), les crises de sa foi... tout cela sous-tend une poésie aux airs de chanson traditionnelle.
Une vie toute intérieure, dominée par un grand amour regretté avant d'avoir été vécu, flétri avant d'avoir fleuri. Une longue nostalgie de ce qui aurait pu être, dénuée de tout ressentiment à l'égard de ce qui est. Une familiarité avec l'amant inaccessible d'où jaillissent les chants d'amour les plus naturels. Une intimité avec le Dieu absent autorisant des cris de l'âme qui ressemblent à des blasphèmes. Si humaine, si pathétiquement humaine... Y eut-il jamais un tel écart entre la grandeur du génie et la modestie de la personne à qui il fut accordé?
La chèvre, poème de Marie Noël
Moi, la chèvre, je suis le surplus du troupeau
Et je m'ennuie avec ces gens de tout repos
Qui font tout bonnement tous une même chose,
Je m'ennuie à mourir sur ce chemin morose,
Je n'aime pas, j'en ai le cerveau courbatu,
Marcher en foule ainsi sur un chemin battu,
Je n'aime pas brouter l'herbe déjà tondue,
Ce petit foin sans goût, sans fleurs inattendues.
Aussi,
Dès que le pâtre en son grand manteau bleu
Rempli de vent cherche l'espace et rêve un peu,
Je m'échappe, je cours à travers la campagne,
Je bondis pour trouver quelque peu de montagne,
Je grimpe à des talus très hauts de chemins creux.
On est si bien,
Tout seul,
Sans moutons,
Si loin d'eux qu'ils semblent tout au fond du val
Des pierres grises.
Marie Noël ( Marie Rouget )