On n'a le droit de rire des larmes que si l'on a pleuré.
Jules Renard

Jean-Louis Fournier
Des rires et des larmes en lisant le Prix Femina 2008 ; l’histoire d’un père – Jean-louis Fournier -qui relate sur 155 pages le malheur incommensurable d’avoir eu deux fils frappés d’handicaps physiques et mentaux.
Emotion, cynisme, provocation, désespérance, tendresse, dérision, pudeur pour ce roman dont l’auteur dit: « « j’ai loupé mes gosses, j’ai réussi mon livre »
Je cite quelques passages :
"Jusqu'à ce jour, je n'ai jamais parlé de mes deux garçons. Pourquoi ? J'avais honte ? Peur qu'on me plaigne ? Tout cela un peu mélangé. Je crois, surtout, que c'était pour échapper à la question terrible : 'Qu' est-ce qu'ils font ?' Aujourd'hui que le temps presse, que la fin du monde est proche et que je suis de plus en plus biodégradable, j’ai décidé de leur écrire un livre. Pour qu'on ne les oublie pas, qu'il ne reste pas d'eux seulement une photo sur une carte d'invalidité. Peut-être pour dire mes remords. Je n'ai pas été un très bon père. Souvent, je ne les supportais pas. Avec eux, il fallait une patience d'ange, et je ne suis pas un ange. Quand on parle des enfants handicapés, on prend un air de circonstance, comme quand on parle d'une catastrophe. Pour une fois, je voudrais essayer de parler d'eux avec le sourire. Ils m'ont fait rire avec leurs bêtises, et pas toujours involontairement. Grâce à eux, j’ai eu des avantages sur les parents d'enfants normaux. Je n'ai pas eu de soucis avec leurs études ni leur orientation professionnelle. Nous n'avons pas eu à hésiter entre filière scientifique et filière littéraire. Pas eu à nous inquiéter de savoir ce qu'ils feraient plus tard, on a su rapidement que ce serait : rien. Et surtout, pendant de nombreuses années, j’ai bénéficié d'une vignette automobile gratuite.
Si un enfant qui naît, c’est un miracle, un enfant handicapé c’est un miracle à l’envers.
On aurait bien voulu le (Mathieu) défendre contre le sort qui s’était acharné sur lui. Le plus terrible, c’est qu’on ne pouvait rien. On ne pouvait même pas le consoler, lui dire qu’on l’aimait comme il était, on nous avait dit qu’il était sourd.
Quand je pense que je suis l’auteur de ses jours ? des jours terribles qu’il a passés sur Terre? que c’est moi qui l’ai fait venir, j’ai envie de lui demander pardon.
Mathieu, qui avait alors 15 ans : "Une opération sur la colonne vertébrale doit être tentée. Elle est tentée, il est totalement redressé. Trois jours plus tard, il meurt droit. Finalement, l'opération qui devait lui permettre de voir le ciel a réussi."
Je n’oublierai jamais le médecin extraordinaire qui nous a reçus quand ma femme était enceinte une troisième fois. Un avortement était envisagé. Il nous a dit : « je vais vous parler brutalement. Vous êtes dans une situation dramatique. Vous avez déjà deux enfants handicapés. Vous en auriez un de plus, est-ce que ça changerait vraiment beaucoup, là ou vous en êtes ? Mais imaginez que cette fois, vous ayez un enfant normal. Tout changerait. Vous ne resteriez pas sur un échec, ce serait la chance de votre vie. »
Notre chance s’est appelée Marie, elle était normale et très jolie. C’était normal, on avait fait deux brouillons avant.